D'ailleurs

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D'ailleurs

Message par Lara Croft le Ven 20 Mai 2011 - 10:43




L’écriture
subtile, ardente, libre, se coule dans tous les recoins de l’être, les
mots y font mouche, les images y font sens. Verena Stefan possède un
sens de l’observation aigu, le désir extrême de capter le réel, où vie
et mort se touchent et se transforment perpétuellement pour que rien ne
se perde. On est ici dans la lignée de Virginia Woolf, à la fine pointe
de la sensibilité et de la poésie. Comme je l’écrivais de cette
dernière : "Elle veut savoir comment s’y prendre pour attraper ces
gestes que nul encore n’a enregistrés, ces mots jamais dits, ou dits
seulement à moitié, qui se forment, à peine plus palpables que les
ombres, quand les femmes sont seules et hors de l’éclairage tendancieux
de l’autre sexe."(1)


Verena Stefan est cette étrangère que
l’amour d’une femme a fait atterrir au Québec. Il lui faut se
familiariser avec les deux langues parlées dans ce pays qui n’en est pas
encore un. Reconnaître peu à peu les lieux où pourra se déployer sa
liberté, sa soif de tout dire, de tout voir, de tout entendre, de tout
respirer, de tout toucher. Surtout les racines de "la déesse" qui lui a
fait l’amour "avec son corps pur laine, qui se reconnaît dans les rues,
dans les restaurants et dans les bars, dans les librairies et les
universités et connaît les latitudes, longitudes et hauteurs du pays".


L’espace et le temps de l’ailleurs sont
apprivoisés par petites touches de couleurs, de sons, de saisons, de
mots, de sensations, où l’intime peut se reconnaître les yeux fermés.
"On avance en tâtant avec les pieds le fond du lac sablonneux, que l’on
ne connaît pas encore, en évitant les pierres et les branches, avant de
plonger dans une langue dans laquelle on comprend l’eau." C’est l’époque
heureuse où les phrases restent en suspens sur la page, sans point
final, la vie a tout son temps et l’horizon est ouvert.


Mais, soudain, l’eau vole en éclats, il
ne s’agit plus de se familiariser avec l’étranger, mais de lutter contre
ce corps étranger qui s’est niché dans un sein, qui menace l’amour, la
vie, l’avenir. La voix bascule dans la peur et l’angoisse. Le corps est
palpé par des mains étrangères, la chimiothérapie coule son fleuve
empoisonné dans les veines. Repliée sur soi, l’étrangère fait front et
appelle à la rescousse les souvenirs d’enfance, les paysages familiers,
les mots et les images de sa ville natale, avec la rivière Aare
régénératrice et ses trois ours prisonniers au fond d’une fosse en plein
cœur de Berne. Elle aime qu’au Québec, par rapport à l’Europe, il
existe encore des zones où la nature et les animaux sont sauvages, non
encore domestiqués ou anéantis par l’expansion industrielle et la soif
de profits.


L’auteure couchée écrit dans sa tête
avec sur les yeux le bandeau qu’on lui a donné dans l’avion. Elle se
sent ouverte comme un livre que tout le monde peut feuilleter pour y
lire la progression du cancer. Aux pires moments des traitements, elle
constate avec effroi qu’elle n’éprouve plus aucun désir. "Mon corps est
devenu obscur, comme dit Lou, un corps devient aveugle lorsqu’il n’est
pas touché". Les amies l’entourent de leur attention. Lou, la très
proche, l’accompagne dans ce dur calvaire, reste à son chevet et attend,
le temps qu’il faudra, une invitation. Puis, le mal reflue, le désir
réchauffe à nouveau le corps et la pensée, la réalité reprend ses
couleurs et l’écriture son cours souverain. Un beau livre qui habite
totalement la vie, la touche de partout, comme il continue de nous
habiter de sa poésie, une fois refermé.


Verena Stefan est née en 1947 à Berne en Suisse allemande. Elle part pour Berlin à vingt ans et y publie, en 1975, Häutungen (Mues),
traduit et publié par les éditions Des femmes à Paris. Il devient un
livre culte du féminisme, réimprimé en Allemagne cinq fois au cours de
la première année seulement et traduit en huit langues. V. Stefan est
l’auteure de cinq autres livres et de plusieurs articles. Elle vit à
Montréal depuis 1999.


Publié aux belles éditions québécoises Héliotrophe, créées par Florence Noyer et Olga Duhamel, D’ailleurs
est magnifiquement traduit par Louis Bouchard et Marie-Elisabeth Morf,
avec l’aide de l’auteure. Dans son étude de ce livre, le professeur et
écrivain, Hans-Juergen Greif, écrit : "Le ton de l’œuvre originale a été
parfaitement respecté. Le rythme de la phrase allemande est maintenu
autant que cela était possible. Mais surtout, le poids des mots demeure
le même, respectant ainsi le but de V. Stefan, celui d’écrire un livre
où le souci demeure constant de rendre transparent le sens des mots, de
garder le contact entre la langue et le vécu."
(présentation écrite par Elaine Audet)
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Re: D'ailleurs

Message par SweetAngel le Ven 20 Mai 2011 - 14:45

Merci pour la présentation de ce livre. Ca me donne envie de le lire.


"Pour vivre heureux, vivons cachés"

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